Témoignage de  Francis DAVID en 2008

 

            Quand j’ai débuté en 1946, dans une ferme il y avait 3 chevaux, ils travaillaient à la parole, il y avait des pommiers à l’époque, et je me rappelle que les chevaux contournaient les pommiers à la voix. C’était chez les Villers de la Morandais. Il y avait des chartiers très doués, un petit geste suffisait. Il y a un cas assez remarquable, les Beurnichet de Quédillac, 3 frères, il y en a un qui a été tué en Algérie, à l’époque il avait une ferme entre Médréac et Quédillac, il y en avait un qui avait le journal, il avait 3 chevaux qui marchaient, le champ faisait 3 ou 400 m, chacun leur bout de champ, les chevaux marchaient et il y avait un à chaque bout qui tournait la charrue. Le cheval était un compagnon.

 

            Je vous raconte une anecdote : à St Méen, il travaillait dans une petite ferme et à l’époque celui qui avait un cheval, il avait tant de journées à rendre. Je lui avais dit : « Pourquoi vous n’achetez pas un petit poulain ?, ça ne coûte pas cher » et c’est ce qu’il a fait, il s’en rappelle bien le Théaud. Quand il fallait se séparer d’un cheval, c’était un drame. Moi, je suis passé carrément du Moyen-âge à l’époque moderne. A Boisgervilly, chez Leduc, il avait un frère qui habitait à côté de l’aéroport de Lourdes, et je vais chez eux, c’était la première fois en 1946, un petit détail, je me rappelle de ça, j’avais loupé mon bac et je ne voulais plus entendre parler des études et comme mon père avait fait la guerre de 14, il avait des éclats d’obus partout, moi, j’étais tout seul, donc, j’ai pris la suite. Je suis donc parti chez le père Leduc. Il avait un cheval, mon père lui avait acheté 1 500 F, c’était un squelette, on appelait ça une saucisse. Le père Leduc, quand il vit que le cheval était vendu, il se mit à pleurer. Le cheval il l’avait acheté en 1915 à une foire de Montauban pendant qu’il était en permission. Il avait eu le temps de s’attacher. Alors mon père lui dit, pour la somme là, il vaut mieux le laisser dans une prairie, c’est pitié, il n’allait pas en faire un centenaire, il est mort 2 ou 3 mois après. Il pleurait, et c’était des larmes…

 

 

J’ai eu un client, son cheval, je l’ai acheté 3 ou 4 fois, il ne voulait pas s’en séparer. Il avait pris sa retraite, il avait gardé quelques hectares et il avait quelques talus à entretenir, il avait gardé le cheval pour ramasser les ratissages. Et puis un jour, il est parti à l’hôpital, alors sa femme me téléphone et me dit : « il faut venir le chercher tout de suite !», c’était à la Chapelle Blanche. Un autre cas aussi à Bédée, M. Boigeraud qui avait un cheval à vendre, je ne le connaissais pas, je connaissais son frère qui habitait Pasquet, il s’était noyé en traversant la rivière, il s’appelait Arsène, il avait 6 hectares, une petite ferme, il y avait le père, la mère, et leur fille, c’était de la terre battue, c’était d’une grande propreté, les meubles reluisaient, et le petit bonhomme était heureux, il avait 3 vaches et un cheval, un petit cheval. Quand je l’ai vu, je lui ai dit : « C’est un poulain que vous avez là », un petit cheval qui faisait 1,50 m, pas plus, comme les chevaux qu’on avait dans les mines dans le temps, parce que les chevaux dans les mines, il ne fallait pas qu’ils dépassent 1m 50 de haut. Il avait 25 ans le cheval ! quand on l’a rentré, il s’est mis à hennir, il lui donne une betterave : il était heureux comme tout, il respirait le bonheur ! il me dit « je suis obligé de m’en débarrasser ». Puis un cheval à 25 ans, il n’y a pas d’autre solution. Il n’a jamais eu de mal ; je l’ai emmené à pied d’ici à l’abattoir. Mais le cheval, on aurait dit un poulain. Il aurait pu vivre 30 ans facile. Il était fier, c’était un étalon, il n’avait pas été castré. Il hennissait ! quand il est arrivé là-bas, il a compris ce qu’il l’attendait…il savait, j’en ai fait l’expérience : quand je vendais un cheval et qu’on l’envoyait sur Paris, ou que j’en envoyais un dans une boucherie sur Rennes, je les prévenais « quand vous serez prêt à tuer le cheval, vous me dîtes à quelle heure le mener parce que je ne veux pas qu’il rentre dans le truc et qu’il reste à attendre, parce qu’ils savent. »

 

 

J’ai commencé ce métier en prenant des chevaux de travail qu’on envoyait dans le midi, pour travailler dans les vignes ou qu’on conservait sur la côte nord pour passer entre les choux-fleurs. C’était des chevaux qui avaient un âge canonique mais encore capables de travailler. Un cheval, il vit 30 ans ! le cheval du limon, c’était toujours des percherons, des percherons blancs. Ils ne bougeaient pas. Il y avait un plus jeune au milieu et un petit breton nerveux devant. C’est classique, le vieux il ne foutait rien. Il tenait les brancards.  J’en avais un à St Malon, dans ce coin là c’est vallonné avec des grosses pierres ; Monsieur Robin le propriétaire voulait faire la vente, c’était déjà le déclin, quoi ! il en voulait pour 70 000 francs, anciens francs ; il m’avait déjà vendu les 2 chevaux qu’il avait. Quand les chevaux passaient sur les terrains rocailleux comme çà, comme ci c’était lisse ! ils tenaient la charrette. C’était des charrettes énormes qu’ils avaient ! ici c’est parti vite, parce que juste après la guerre, les tracteurs sont arrivés. Le premier tracteur à Montauban, c’est Georges Bunouf qui l’a eu. Il vendait un cheval noir 120 000 et son tracteur lui coûtait 70 000 ! c’est là que le basculement s’est fait ! C’était le plan Marshall. Le deuxième tracteur qui est arrivé, c’était chez le père Tostivint. Il le payait déjà 340 000 mais çà n’a pas duré longtemps. C’était des petits Fergusson gris, avec une charrue qui ne se retournait pas et à un socle ; on les appelait les « p’tits gris », ils existent encore. Moi j’ai un Massey à l’écurie que j’ai acheté en 86 à un syndicaliste des Iffs, Lethier, 5000 francs. Il est toujours là, je m’en sers de brouette, un 40 CV, c’est inusable, c’est un diesel.

 

Vous aviez des chevaux méchants parce que les charretiers étaient méchants ; la nature humaine est ce qu’elle est…  il y a des chevaux qui étaient mal traités, et ils  s’en rappellent. Ca me rappelle une histoire à Saint-Maugan, un cheval que j’avais acheté à la ferme, ils ne pouvaient plus rien en faire, rien du tout. Il était couché dans le coin de l’écurie, à l’époque il y avait une fête à la gare, c’était juste après la guerre, dans les années 53-54, et le propriétaire du cheval était venu à cette fête, à la gare. Quand je suis rentré dans l’écurie, le cheval était dans le coin et ne bougeait plus ; et quand le propriétaire est rentré, il s’est mis à taper partout. Il a fini chez Albert Cocherie, lui n’en avait pas peur, il l’a gardé un an. Il s’en est servi.

 

 

Le patron, souvent avait son propre cheval. Chez le châtelain, c’était le voiturier. C’était des petits postiers bretons, on appelait ça des voituriers. J’ai connu ça en 46, c’était le commencement de la fin, après 53-54, il y avait des tracteurs partout. J’ai continué après à en acheter dans le Méné, mais ici dans toutes les grosses fermes, les voituriers étaient attelés tous les dimanches, on les accrochait à l’arrière de la « grande maison », il y avait là des écuries, (ça a été transformé en boulangerie après) il y avait des chevaux partout, pendant la messe à Montauban. Samedi, c’était à St-Méen, pour le marché, vendredi, c’était à Montfort, mais déjà à l’époque les marchés ne tenaient plus. Certains fermiers s’arrêtaient au Café ici près de la gare, il y avait une barre devant pour accrocher les chevaux. Les retraités ramassaient le crottin avec un petit balai.

 

 

A la fromagerie Delisse, il y avait 16 chevaux en 36. J’étais allé avec mon Père, Monsieur Delisse avait à l’époque une Hoschquish, grande voiture longue, bleue ciel. Il conduisait la voiture, on allait voir un cheval à la Baussaine. C’était avant la guerre, en 37 par là, j’avais 9 ans, j’étais assis derrière, il y avait Jean Huoche, il a commencé à la fromagerie en 1888,  à 14 ans, avec un âne et une petite carriole, il ramassait le lait. Monsieur Delisse venait de Gousson près de Plouguenat. C’était des gens qui faisaient des foires. Je suis le dernier de la lignée à avoir fait la vente des chevaux.

 

 

Quand j’ai loupé mon Bac en 45, j’ai dit à mon Père : « Terminé l’internat à Dinan, je n’en veux plus ». Mon père m’a dit : « Il y a 3 chevaux là à envoyer à Rennes ». Depuis la fin de la guerre, on ne pouvait pas en emmener plus de 3 à la fois. Je me rappelle toujours, je n’avais pas touché un cheval de ma vie et je suis parti sur la route de Rennes. Il n’y avait pas de circulation. Des chevaux qui marchaient bien, il fallait 6 heures, en principe, arrivés à Bédée, c’était fini, ça se passait bien et on traversait tout Rennes ! Je marchais à côté des chevaux et j’ai fait ça jusqu’en 52. Le dernier voyage, je l’ai fait avec 2 chevaux et je marchais sur le bas côté. Je partais par St-Uniac –Bédée, et j’arrivais au Pont de la Mission, je traversais la Vilaine, je passais devant l’église Toussaint, on prenait la rue St Hélier jusqu’à la gare. A l’époque, tous les 15 jours, il y avait une grève et sans préavis, on ne savait pas par où entrer. Il y avait un hôtel qui faisait l’angle St-Hélier, alors on mettait les chevaux là. Ca m’est arrivé de rentrer à pied, avec mon baluchon sur le dos, il n’y avait pas beaucoup de voitures à l’époque. Je me rappelle en 76, quand on embarquait les chevaux pour le Midi , on les embarquait le dimanche, le train les prenait à 3 heures. Le train partait de Brest et il ramassait les chevaux tout le long de la route. C’étaient des étalons, ils avaient été castrés la veille. On était obligé de renforcer les wagons à la verticale, comme ça quand ils tapaient, ils ne défonçaient pas les wagons. Les chevaux étaient envoyés dans le Midi pour travailler dans les vignes. J’en envoyais à Béziers, à Carcassonne, Perpignan, Bordeaux, un peu partout, à Nîmes partout par là. Les gens, ici, vendaient leurs chevaux dressés à 4-5 ans, mais souvent ils les gardaient. Pour le vigneron, le cheval était leur seul animal, c’était comme un gosse pour eux, certains vétérinaires l’ont confirmé. Le cheval c’était sacré, c’était le Bon Dieu.

 

 

Ici j’ai eu un Oncle qui achetait et revendait des chevaux jusqu’à l’âge de 86 ans ! Je n’avais pas trop de concurrent. J’ai assisté au déclin, ça a évolué très vite. J’ai arrêté le 1er Janvier 76, le dernier wagon que j’ai envoyé à Paris, c’était le 2 janvier 76 et la gare Vaugirard était fermée, les écuries étaient en-dessous, le marché aux chevaux était  au-dessus, seulement, il n’y a jamais eu un seul cheval à entrer dans les écuries… le bâtiment n’a jamais servi. Il a été démoli en 76.

 

 

Les ferrages le matin par temps de verglas, le maréchal ferrant arrivait à 3 h du matin, c’était glacé, il ferrait tous les chevaux de la fromagerie ; il y avait trois ou quatre maréchaux à Montauban, ils venaient à la fromagerie. C’était le Père Huoche qui étrillait et soignait les chevaux. C’était marqué à la fromagerie Delisse que personne ne pouvait toucher à Jean Huoche, il faisait partie des meubles. Pendant la guerre, il en a bien profité, il en a sorti du fromage !... Il avait un grand tablier bleu, un chapeau noir, je le vois toujours, de grandes moustaches, c’était un type qui était calme et costaud. Il sortait par derrière, il y avait des tas de passages par derrière, il passait près de l’hôtel de la Gare. Les Parisiens étaient tous à l’affut, avec les valises et tout, il sortait les fromages… Il était intouchable, intouchable… Il avait la confiance du Père Delisse qui se doutait bien de son manège… Il avait fait l’usine avec le Père Delisse.

 

 

En 88, le Père Delisse entretenait toutes les écoles privées, même le cinéma qui a été fait, l’école St Maurice et l’école tenue par les frères de Ploërmel, c’est l’école publique maintenant au Centre Victor-Hugo. Quand il y a eu la séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est tombé dans l’escarcelle de l’Etat. Avant qu’il ne fasse la séparation, il avait monté l’école St Maurice, ça appartenait aux frères de Ploërmel. Quand ça été mis en vente, il a fait mettre des classes dans le cinéma.

 

A l’époque de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, il y a eu beaucoup de problèmes, c’était la guerre entre le curé et la commune, l’armée défonçait la porte de l’église à coup de hache et tout était pris, sur St Méen, les portes de l’église ont été défoncées à coup de hache. Le problème a été réglé en 33 aux Cordeliers de Dinan.

 

J’ai passé le Certificat d’Etudes le 17 juin 40, c’est le jour où les Allemands entraient dans Paris,. On passait l’examen à Victor Hugo, on était 5, le Certificat laïc se passait là-bas. c’était le bordel généralisé, on n’a rien fait, on nous a fait chanté la Marseillaise et le chant du Départ, c’est la seule fois que j’ai chanté en public, je n’étais pas doué, si bien qu’on n’a pas eu de diplôme. L’hiver j’avais appris à compter sur des sacs de blé chez le « petit Père » à côté, j’avais 4 ans, je connaissais mes tables d’addition et de multiplication, et après il m’a appris aussi à lire sur affiches Ingrédior de Granville mais je ne savais pas écrire. En arrivant à l’école, je connaissais déjà beaucoup de choses, les autres commençaient à zéro, et moi, je ne fichais rien du tout. Alors, le Certificat, je ne le passe pas, le Brevet, on le passait le 15 juin, le 7 juin au soir, tout le monde prenait son sac et dégageait, rentrait par ses propres moyens soit par les routes soit par les chemins et quand vous entendiez des avions, il fallait se planquer. C’est pour la petite histoire.

 

Quand j’avais 10-11 ans, en 38-39, le Père Delisse s’est tué en 40, il prenait l’avion à St Jacques, il avait son avion qui stationnait là, il avait des copains parce qu’il s’occupait de football, c’est lui qui avait monté l’équipe de football, c’était sur le champ de course, le samedi soir il emmenait des copains avec lui faire un tour sur Montauban. C’était un avion bleu, je m’en rappelle, il a été tué le 10 mai 40, au sol à Tours.