Témoignage de Louis Chatelet 2007

 

            Je suis né en 28, j’avais 7-8 ans et il y avait à La Brohinière une ligne Dinan-Vannes, à St Méen, elle bifurquait sur Loudéac. On l’appelait « le Réseau Breton », ce n’était pas la même largeur de voie, donc à La Brohinière, les dockers transvasaient la marchandise à bras d’homme, c’était très pénible ; la chaux vive, le kaolin c’était abominable ; ils envoyaient le kaolin à Sarguemines pour faire de la porcelaine. Ils extrayaient le kaolin, le mettaient dans de petits wagons, c’était un peu comme les petits trains de cow-boys. On montait dedans, il ne roulait pas vite, on l’appelait le « chiotte » parce que il y avait des wagons voyageurs mais il n’y avait pas de chiotte. Dans la gare de triage, ils faisaient les 3x8, il y avait entre 80 et 100 cheminots en permanence, il y avait un dépôt où ils couchaient. Il y avait des machines à vapeur, c’était important c’est pour ça qu’il y a eu le bombardement.

 

 

            Les bombardements ont commencé en 41, les premières bombes sont tombées près de chez M. Travaudet qui habitait dans la maisonnette à côté d’ici. Une nuit, et ils ne s’étaient pas trompés ! en plein sur la voie, c’était impressionnant  et en 42 – 43, on était à faire les patates, on entendait siffler, c’était des bombes soufflantes, ça tombait à 30 m des voies ferrées, en plein dessus quoi, c’était des blocs d’acier qui faisaient 4 – 5 tonnes ; il n’y avait plus de feuilles dans les arbres, plus d’oiseaux, tout était soufflé. Il y avait un p’tit père, à côté de la voie, le grand père à Joël Mallegot, il était à côté de chez lui dans le chemin là, la bombe est tombée à 15 m de lui, il s’est retrouvé de l’autre côté sans être blessé, il était passé par dessus la barrière, c’est toujours impressionnant. On avait un commis comme en ce moment-là, il hersait des choux, il a été recouvert de terre, le même jour une bombe est tombée à 15 m de lui aussi, par contre les carreaux chez nous, il n’y en avait plus, il n’en restait pas. Je suis un des plus vieux de par là et quand on a vécu ça, on s’en rappelle. Dans la même maison, il y avait mes parents mais il y avait aussi des cheminots, on couchait tous ensemble, dans les greniers, il y en avait 15 ou 20, il y en avait dans le foin, dans la grange. Les cheminots venaient au centre de triage avec une machine à vapeur, c’était plein d’eau, les éclats perçaient les machines même les maisons des cheminots qui étaient en construction légère, construites avec les dommages de la guerre de 14-18, étaient transpercées. « Le bombardement de Montauban à la Brohinière, et ben dis donc,  pas un mort ! sauf un allemand » Pendant le bombardement et le mitraillage, il est parti de Strasbourg une cinquantaine d’avions anglais au trousse avec des allemands, on avait un pré au bas du champ en dessous, ça canardait, c’était au moment de la messe, ils mitraillaient sur tout le long de la ligne jusqu’à Brest, il n’est pas tombé un avion, c’est miraculeux, il aurait pu tomber sur Montauban ou… non non pas un. Ils venaient de temps en temps mais au moment du débarquement, le 6 Juin, ils sont venus le 8, le 9, alors c’était des bombardiers avec des hélices, donc c’était pas encore bien méchant, des petits bombes, ce devait être les Anglais. Le dimanche 10 Juin, alors c’était l’armada, ils venaient en direction de Nantes, des grosses forteresses volantes, ils envoyaient des fusées de toutes les couleurs, alors on s’est dit : « ce coup-là, ça y est ! » Ah, ça n’a pas loupé. On a dit que la plupart étaient souls dans les avions, je ne sais pas si c’est vrai, on peut dire ce qu’on veut mais ils se sont trompés, ils ont commencé à Pédineuc, où était Daniel à la Lande-Josse et ils ont fini à 30 Km d’ici à Quedillac, en gros 5,6 km de traversée, le gros ils ont mis quand même sur la gare de triage. Alors là, tout était nettoyé ! Il ne restait plus rien de la gare. Chez Frin, un rail de 22 m qui a été planté dans la soue à cochons et le rail qui était piquée dedans était au moins à 150 m, 200 m de la gare. Vous savez à l’époque, les paysans étaient tous pauvres, mes parents avaient 16 hectares de mauvaises terres, il n’y a pas eu de récolte cette année-là, des wagons entiers dans notre blé ! c’est impensable, vous vous rendez compte, ils pesaient 4 ou 5 tonnes, ils avaient été soufflés à plus de 150 m. C’était impressionnant.

 

Alors pour la petite histoire, à 7 h le matin, mon père avait dit : « ce coup-là c’est pour nous » alors ça n’a pas loupé, ma grand’mère était restée à la ferme avec Germaine qu’on a perdu il n’y a pas longtemps, la cousine qui est à côté, elles étaient en train de sortir les vaches, on avait même des vaches chez des voisins parce que c’était la débandade complète. Quand les avions venaient, ils rasaient les chênes, on voyait les bombes tombées 300 m plus loin, parce que ça ne tombe pas droit. Alors quand on est allé avec mon père, on s’est dit : la grand’mère et la mère Germaine, elles sont mortes, pas du tout, elles n’avaient pas sorti les vaches, parce que si elles avaient sorti les vaches, il y avait 20 m3 de pierres de la rivière dans la prairie, il n’en aurait pas resté une ! les chiens, une demie heure avant le début du mitraillage, ils avaient été se mettre dans l’abri parce que on avait fabriqué un abri au cas où, ils sentaient le danger. Les gens de Montauban disaient : « ce n’est pas pour nous, c’est pour ceux de la Brohinière » mais ils ne se trompaient pas ! Quand on est allé avec mon père, on s’est dit qu’est ce qu’on va trouver, il y aura des morts partout. De ce temps-là on passait par des sentiers, il y avait des chemins partout, alors on voyait plein de morceaux de plumes dans le ciel, c’était 10 minutes après le passage des avions, on s’est dit, ça a dû tomber dans les hôtels, parce qu’il y avait des hôtels à la gare, ça ne peut venir que de là, chez nous la toiture, la charpente a été bousillée et on a pas eu de mal, si vous voulez, à côté c’était pareil, il est tombé des bombes, 16 m de profondeur le trou, 120 m en largeur de trou de bombe. Il y avait des carcasses de bombes partout, notre commis qui nettoyait le champ en a ramassé 4 brouettes, dans les talus, il y en avait partout, il fallait reboucher les trous, et il n’y avait pas de bull. Quand on est arrivé à la gare, on a vu la grand’mère et Germaine n’avaient pas de mal, on s’est dit : « ben, c’est le principal » à la gare, il n’y avait personne, on était les premiers rendus, une barrique de cidre qui était sortie d’une maison qui était rasée, pleine qui ne coulait pas (rires…) c’est des choses impressionnantes. Les cheminots, c’est plus comme maintenant, on connaissait leur prénom, c’était une grande famille, on a apprécié cette vie-là, c’est maintenant qu’on se rend compte. Il y avait un allemand, un mauvais, il ne fallait pas que la voie soit remise en état, alors les cheminots , ils faisaient de la résistance, les Américains nous ont sauvés, tant mieux, il faut pas oublier ça : les résistants, ils ont été courageux, celui en face chez nous, il s’appelait Chapelain, c’était le chef des cheminots qui entretenaient les voies, l’Allemand est venu avec son fusil pour faire travailler les ouvriers, alors c’était le samedi, il avait été se cacher en se disant : « il va me descendre celui-là !» parce que c’était un mauvais celui-là, mais c’est le seul qui a été tué ; au bombardement du dimanche matin, c’est le seul, on n’a pas pleuré mais par contre la gare, complètement rasée. Les gens venaient de 15, 20 kms pour voir, on n’avait jamais vu des choses pareilles. Au mois Août, deux mois après, les bulls sont arrivés américains, ils sont venus, ils ont tout remis en état. Il y avait à la Brohinière, 200 à 300 personnes avec les cheminots, ils étaient au moins 80 à 100 cheminots. Il y en avait dans toutes les maisons, il y en avait qui venaient de St Méen et qui travaillaient à l’aiguillage, les lampistes étaient là jour et nuit, les trains manœuvraient en permanence, il n’y avait pas d’arrêt. Il y avait plusieurs ménages, chaque famille avait fabriqué un abri. Dans un terrain sec, on pouvait descendre à 2 ou 3 m sous terre. Vous savez, on a eu de la chance, tout était rasé. Les gens se rendaient service, certains étaient partis à Quedillac, d’autres à Pleuhideuc. Mon père a été avec son cheval, c’était un homme bon et généreux, il avait son cheval et sa charrette, il allait chez les gens même sous les mitraillages, à la gare, c’était dangereux, ça ! Les gens disaient : « Chatelet, il va bien venir nous déménager ». la gare était connue, même de Gaulle a couché là, quand il a été à Brest, son gendre commandait Coëtquidan. Pour la petite histoire, on le savait parce que ils avaient dit : « attention, il va prendre l’avion pour Brest », mais ce n’était pas cela du tout, le gars qui était en face de chez nous, il s’appelait Hubert Garnier, c’était le seul qui avait un laissez-passer, donné par le chef de gare, pour aller dans la gare quand de Gaulle y était parce qu’il est venu par le train ! ça c’était plus tard, en 1970 un peu près, je vous raconte ça, c’est pour la petite histoire. Le train est arrivé à minuit, donc il fallait qu’il dorme, il y avait plein de gendarmes au bout de notre route, c’était bien organisé, il avait dit aux gars de la gare, « ne faîtes pas trop de bruit, j’aime pas être réveillé » (rires)

 

Le plus important pour la gare c’était tous les trains qui partaient pour Stalingrad, en Russie. Pour toute la Bretagne, les trains étaient constitués à la Brohinière. Beaucoup de camions militaires, des auto-mitrailleuses étaient répartis dans les champs, parce que s’il était venu un avion, il aurait tout mitraillé, alors ils faisaient des convois entiers, c’était le stock des Allemands qui repartaient vers la Russie. Dans les jours-là il arriva un Allemand chez nous tard le soir, il avait été faire le fou sur Rennes et il avait manqué le départ de son train, il devait aller à la Baussaine, et quand on est militaire, vous savez bien, ça ne pardonne pas, alors mon père a dit : « je vais vous emmener » toute la nuit, ils ont marché en passant par Médréac, à la Baussaine, il devait reprendre un train vers Rennes pour rejoindre son convoi.

 

La plus belle des histoires, il y avait un vrai Allemand qui s’appelait Fritz, un homme sympathique, on a beau dire, la guerre mais les gens sont les hommes, il avait plus de 50 ans, et il venait souvent le soir chez nous, on le voyait pleurer, c’était touchant, ça fait mal, j’ai conservé de bons souvenirs de cet homme-là. Alors un jour, il est venu, on battait du blé noir, c’était au mois de Septembre, bien entendu, on était moins qu’à la batterie autrement, il s’est amené un capitaine allemand, on le voit traverser la cour, on était habitué à en voir souvent, il s’amène et il dit : « pardon », en s’adressant à ma mère, elle n’était pas facile et elle n’aimait pas les Allemands, alors il lui a dit : « je viens chercher des œufs » et elle lui a dit, elle n’était pas trouillarde : « il n’y en a pas ! » pauvre homme, il connaissait le français, ce n’était pas ça qu’il fallait dire, il commença à sortir son révolver, le v’là parti dans le poulailler, authentique ! heureusement il n’y avait pas d’œufs, vous savez ce qu’il a fait ? il a pris les œufs que la poule était en train de couver  (rires) et il est parti avec ça ! (rires).

 

Quand les gens descendaient de Paris pour aller à Ploërmel, Dinan ou Loudéac, il n’y avait pas toujours de correspondance, donc il voulait coucher à l’hôtel  qui était juste en face de la gare, il s’appelait Desvitres, c’était une grande famille et alors, il n’y avait pas de place puisque les Allemands occupaient les chambres, on en a couché jusqu’à 20 dans notre grenier  et on leur donnait encore à manger de ce qu’on avait, c’est-à-dire peu de chose. Voyez, on était bon ! C’était pas pour l’argent, les pauvres gens, ils couchaient déjà dans le foin. Un jour, il vient deux Allemands qui étaient habillés à moitié en violet, ils demandent à coucher, dit donc, ils n’ont pas voulu coucher avec les autres, c’est des choses bizarres, ils connaissaient des gens qui étaient descendus coucher là, ils ont couché dans le grenier au-dessus des chevaux, ils ont conversé une partie de la nuit, c’étaient des espions, ils se connaissaient entre eux, et le lendemain matin, ils sont repartis de bonne heure, tous deux, je ne sais même pas si des gens ne leur ont pas donné des sous, nous les Allemands ont en a vus tout plein, mais il faut dire, on s’en est bien tiré, il n’y a qu’à la fin quand ils sont partis, à part ces deux là, il faut dire, les autres étaient bien honnêtes, il en est venu deux autres qui étaient des gradés et ils voulaient prendre la draisine pour aller dans le Morbihan à St Marcel, alors on ramassait du grain, à côté de la voie ferrée, j’ai dit à Papa : « Tiens, voilà les Allemands qui s’en vont ». Il a tout compris ce que j’avais dit, il a sorti son révolver et il m’a dit : « Je connais bien le français », ben, je suis resté bête, je ne rigolais pas, il aurait pu me descendre. Alors il est monté dans la draisine, les autres étaient restés par là, c’était la débandade, c’était en 44, quand ils s’en allaient. On entendait les chars américains qui passaient sur la route de St-Jouan. Ils ont mis le feu dans une ferme à 5 Km d’ici où le gars avait été fait prisonnier, il était resté 4, 5 ans en Allemagne, il est allé les trouver, il a fait son malin et en repartant ils ont mis le feu à la ferme.

 

De temps en temps, on entendait des sifflets, il y en a plusieurs, près de chez nous qui faisait de la résistance. Il y en a un qui s’appelait Marguerite, il était cheminot-électricien, il renseignait les Américains, il est reparti aussitôt après, on ne l’a pas revu. La résistance, ils ont fait du travail, si il n’y avait pas eu la résistance, je me demande si les Américains auraient gagné la guerre, je ne crois pas. Quand ça bombardait, tout tremblait sur les tables dans un rayon de 5 kms. Les gens pour aller à la messe, car ils étaient tous pratiquants, ils allaient dans les chapelles, ici on allait à St Maurice, c’était plus près ; mon oncle qui venait par les chemins, voit les avions bombardiers arriver, se dit : « il ne faut pas que je reste là », il s’est caché près du jardin, heureusement, la bombe est tombé à l’endroit où il était, vous voyez le destin ! si il n’avait pas changé, on ne l’aurait même pas retrouvé, le champ était méconnaissable, authentique ! là ça soufflait ! mais ça ne c’est pas trop mal passé, faut le dire. Je ne sais pas combien de tonnes de bombes, ils ont balancé. Le lendemain du jour où ils avaient mis le feu à la ferme, il y avait des jeunes qui jouaient avec le reste des bombes, ils les lançaient et une fille de 13 ans est décédée, d’autres ont été blessés, ils ont été emmenés à l’hôpital de Granville par les Américains.

           

Un matin, je fauchais du trèfle, comme tous les matins, et je chargeais dans la chartée, il passa un avion canadien avec deux fuselages, il venait de St Méen, entre 50 et 100 m de haut, il se penche et il nous mitraille !!! Il était complètement fou, c’était au mois août, ça nous a           sifflé aux oreilles, voyez comme est le destin… Un soir des élections municipales à la Brohinière, ma grand’mère faisait du feu, tout d’un coup une explosion, dans la bûche de bois, il y avait une balle qui n’avait pas explosé, elle a explosé dans la cheminée, tout était propre, il n’y avait plus de cendre, il y même encore des éclats dans les poutres. Ma grand’mère qui n’avait pas été touchée par les bombes, elle aurait pu se faire tuer par ça !

 

J’ai souvenir d’un avion qui aurait été abattu à Bédée, ils avaient caché des pilotes anglais, c’étaient les anglais qui s’étaient fait descendre. C’est impensable le nombre de kilos de cuivre qu’on aurait pu ramasser dans les champs. Il y avait des balles piquées dans les rails, c’était impressionnant. A Montauban, on aurait dû donner un nom de rue « le 10 Juin 44 », ça fait partie du patrimoine, c’est important de se rappeler de cela. C’est à nous de retransmettre toute cette mémoire.

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